Entrepreneur ou Entrepreneure : Quelle Formulation Adopter ?

Le débat sur la féminisation des titres professionnels s’intensifie dans le monde des affaires francophone. La question de savoir s’il faut utiliser « entrepreneur » ou « entrepreneure » cristallise les tensions entre tradition linguistique et évolution sociétale. Cette interrogation va bien au-delà d’une simple préférence orthographique : elle touche aux représentations mentales, à l’inclusion des femmes dans l’écosystème entrepreneurial et à notre vision collective du leadership. Alors que certains défendent l’invariabilité du terme au nom de la tradition, d’autres militent pour sa féminisation afin de rendre visibles les femmes qui créent et dirigent des entreprises. Examinons les différentes dimensions de ce choix linguistique aux implications profondes.

L’évolution historique de la féminisation des métiers en français

La langue française a connu plusieurs vagues de féminisation des noms de métiers, titres et fonctions. Au Moyen Âge, le français disposait naturellement de formes féminines pour la plupart des professions : boulangère, tisserande, marchande. Cette flexibilité linguistique reflétait une réalité sociale où les femmes exerçaient de nombreux métiers, notamment dans l’artisanat et le commerce.

Au XVIIe siècle, l’Académie française commence à codifier la langue et impose progressivement une masculinisation des titres de prestige. Cette tendance s’accentue durant les siècles suivants, notamment avec l’exclusion des femmes de certaines professions. Le masculin devient alors prétendument « neutre » et universel.

C’est dans les années 1970 que le mouvement féministe remet en question cette masculinisation systématique. Le Québec fait figure de pionnier en publiant dès 1979 des recommandations officielles pour féminiser les titres. La France suit plus tardivement avec la création en 1984 d’une commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes, puis la circulaire du Premier ministre de 1986.

Concernant spécifiquement le terme « entrepreneur », son histoire est emblématique de cette évolution. Apparu au XVIe siècle pour désigner celui qui entreprend quelque chose, il s’est spécialisé au XVIIIe siècle dans le domaine économique. Pendant longtemps, la forme féminine « entrepreneuse » existait mais désignait principalement l’épouse de l’entrepreneur, non une femme exerçant cette fonction.

Les divergences francophones

Les pays francophones n’ont pas adopté une approche uniforme face à la féminisation :

  • Le Québec a systématiquement féminisé les titres dès les années 1970, privilégiant « entrepreneure »
  • La Belgique et la Suisse ont suivi une voie similaire dans les années 1990
  • La France a montré plus de résistance institutionnelle, avec des débats récurrents

Ces différences s’expliquent par des contextes sociopolitiques distincts. Le Québec, en situation minoritaire dans un environnement anglophone, a utilisé la féminisation comme outil d’affirmation identitaire. La France, attachée à une tradition académique plus conservatrice, a mis plus de temps à accepter ces évolutions.

Aujourd’hui, l’usage du terme « entrepreneure » s’est considérablement répandu, même si la forme masculine continue d’être employée, parfois pour désigner indifféremment hommes et femmes. Cette situation reflète une période de transition linguistique où plusieurs normes coexistent.

Les arguments linguistiques : entre tradition et évolution

Du point de vue strictement linguistique, plusieurs arguments s’affrontent concernant la féminisation du terme « entrepreneur ». Les défenseurs de la forme traditionnelle invariable soulignent que certains noms en « -eur » dérivés de verbes (comme « professeur » ou « auteur ») ont historiquement résisté à la féminisation dans le français standard.

Les linguistes rappellent cependant que la langue française possède naturellement des mécanismes de féminisation pour les noms d’agent. Pour les mots se terminant en « -eur », deux voies existent :

  • La transformation en « -euse » lorsque le mot dérive directement d’un verbe (chanteur/chanteuse)
  • L’ajout d’un « e » final pour les mots où « -eur » fait partie du radical (ingénieur/ingénieure)

Le cas d' »entrepreneur » est particulier car il dérive du verbe « entreprendre ». Selon la règle générale, la forme féminine devrait être « entrepreneuse ». Pourtant, c’est souvent la forme « entrepreneure » qui s’est imposée, notamment au Québec et dans plusieurs régions francophones.

Cette préférence pour « entrepreneure » plutôt qu' »entrepreneuse » s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la terminaison « -euse » porte parfois des connotations péjoratives en français (« allumeuse », « emmerdeuse »). Ensuite, la forme « entrepreneure » maintient une proximité phonétique et visuelle avec le masculin, préservant ainsi la reconnaissance immédiate du terme.

L’approche de l’Académie française

L’Académie française, longtemps réticente à la féminisation systématique des noms de métiers, a assoupli sa position en 2019. Dans un rapport intitulé « La féminisation des noms de métiers et de fonctions », l’institution reconnaît désormais qu’aucun obstacle de principe ne s’oppose à la féminisation des noms de métiers et de professions.

Concernant spécifiquement les noms en « -eur », l’Académie admet désormais deux possibilités :

  • La forme épicène (identique au masculin) avec déterminants féminins (« une entrepreneur »)
  • La féminisation par ajout d’un « e » final (« une entrepreneure »)

Cette évolution marque un tournant significatif dans l’approche institutionnelle de la féminisation en France. Toutefois, l’Académie continue de considérer que l’usage du masculin générique reste valable dans certains contextes.

Les dictionnaires reflètent cette évolution progressive. Le Petit Robert inclut désormais « entrepreneure » comme forme féminine, tandis que d’autres ouvrages de référence mentionnent les deux possibilités (« entrepreneure » et « entrepreneuse »). Cette coexistence de formes témoigne d’une langue en mouvement, s’adaptant aux réalités sociales contemporaines.

Les enjeux sociétaux et symboliques de la féminisation

Au-delà des considérations purement linguistiques, le choix entre « entrepreneur » et « entrepreneure » comporte des dimensions symboliques et sociétales profondes. La langue n’est pas un simple outil de communication neutre ; elle façonne notre perception du monde et influence nos représentations mentales.

Des études cognitives ont démontré que l’utilisation du masculin générique tend à produire majoritairement des représentations mentales masculines. Ainsi, quand nous lisons ou entendons « les entrepreneurs », notre esprit visualise principalement des hommes, même si l’intention est d’inclure tous les genres. Ce phénomène, appelé « biais androcentrique », a des conséquences concrètes sur la perception des rôles sociaux.

Dans le domaine entrepreneurial, où les femmes restent minoritaires (environ 30% des créateurs d’entreprises en France), cet effet est particulièrement significatif. L’absence de visibilité linguistique peut renforcer l’impression que l’entrepreneuriat est un domaine masculin, créant un cercle vicieux qui limite l’identification des femmes à ce rôle.

La féminisation du terme « entrepreneur » participe donc d’une démarche de représentation équilibrée. Comme l’affirme la linguiste Marina Yaguello : « Nommer, c’est faire exister ». En utilisant explicitement « entrepreneure », on reconnaît et valorise la présence des femmes dans cet univers, contribuant à normaliser leur participation.

Le témoignage des principales concernées

Les femmes entrepreneures elles-mêmes expriment des positions variées sur cette question. Certaines revendiquent fermement l’usage du féminin comme marqueur d’identité et outil de visibilité. D’autres préfèrent l’utilisation du masculin traditionnel, considérant que la féminisation pourrait les marginaliser ou suggérer une différence de statut.

Une enquête menée auprès de 200 créatrices d’entreprises en 2020 révélait que 62% d’entre elles préféraient être désignées comme « entrepreneuses » ou « entrepreneures », tandis que 38% privilégiaient la forme masculine « entrepreneur ». Ces choix sont souvent liés à des facteurs générationnels, culturels ou à des positionnements personnels vis-à-vis des questions d’égalité.

La diversité de ces préférences souligne l’importance de respecter l’auto-désignation des personnes concernées. Plutôt qu’imposer une norme unique, reconnaître la légitimité des différentes formulations permet de respecter le choix de chacune.

Néanmoins, dans les communications institutionnelles et médiatiques, la tendance croissante à la féminisation contribue à normaliser la présence des femmes dans l’entrepreneuriat et à déconstruire les stéréotypes de genre persistants dans ce domaine.

L’impact sur la communication d’entreprise et le marketing

Pour les entreprises et les organisations professionnelles, le choix entre « entrepreneur » et « entrepreneure » n’est pas anodin. Il reflète un positionnement sur des questions sociétales et peut influencer la perception de la marque par différents publics.

Les services de communication et de marketing doivent naviguer entre plusieurs considérations :

  • L’image de modernité et d’inclusivité associée à la féminisation
  • Les habitudes linguistiques de leur public cible
  • La cohérence avec leurs valeurs d’entreprise affichées
  • Les pratiques sectorielles dominantes

De nombreuses institutions financières et programmes d’accompagnement ont adopté la féminisation dans leur communication, créant des initiatives spécifiquement dédiées aux « entrepreneures ». Cette tendance reflète une prise de conscience de l’importance du segment féminin dans l’écosystème entrepreneurial et une volonté de s’adresser directement à ce public.

Les réseaux professionnels féminins ont largement contribué à populariser l’usage du terme « entrepreneure ». Des organisations comme « Femmes Entrepreneures« , « Action’elles » ou « Bouge ta Boîte » utilisent systématiquement la forme féminisée, participant à sa normalisation dans le langage courant des affaires.

Les pratiques dans les médias et la presse économique

La presse économique et les médias spécialisés ont progressivement intégré les formes féminisées, bien que les pratiques varient selon les publications. Certains titres ont formalisé leur politique rédactionnelle à ce sujet, tandis que d’autres laissent la décision à l’appréciation de chaque journaliste.

L’analyse des articles consacrés à l’entrepreneuriat féminin montre une évolution significative ces dernières années :

  • En 2010, moins de 15% des articles utilisaient la forme féminisée
  • En 2022, plus de 60% des publications emploient « entrepreneure » ou « entrepreneuse »

Cette évolution témoigne d’un changement progressif des normes rédactionnelles et d’une sensibilité accrue à la représentation équilibrée des genres dans le discours économique.

Pour les professionnels de la communication, la recommandation actuelle privilégie généralement l’usage des formes féminisées lorsqu’on s’adresse spécifiquement à des femmes, tout en respectant l’auto-désignation des personnes concernées. Dans les communications inclusives visant tous les genres, les formulations doubles (« entrepreneurs et entrepreneures ») ou l’utilisation de termes neutres (« personnes entrepreneures ») gagnent du terrain.

Recommandations pratiques pour une communication équilibrée

Face aux différentes options linguistiques disponibles, voici quelques recommandations pratiques pour adopter une approche équilibrée dans vos communications professionnelles :

Respecter l’auto-désignation

La règle d’or consiste à respecter la manière dont les personnes concernées souhaitent être désignées. Si une femme entrepreneure préfère être appelée « entrepreneur », respectez ce choix. Inversement, utilisez « entrepreneure » pour celles qui privilégient cette forme.

Dans les interviews et portraits, prenez soin de demander la préférence de la personne concernée. Cette démarche témoigne d’un respect pour son identité professionnelle et son positionnement personnel sur cette question.

Adapter la communication selon le contexte

Le choix de la formulation peut varier selon le contexte de communication :

  • Dans les documents officiels et juridiques, suivez les recommandations des guides linguistiques de votre région (Québec, France, Belgique, Suisse)
  • Pour les communications marketing ciblant spécifiquement les femmes, privilégiez la forme féminisée
  • Dans les documents internationaux destinés à l’ensemble de la francophonie, soyez attentif aux sensibilités régionales

Les institutions publiques françaises disposent depuis 2015 d’un guide pratique intitulé « Pour une communication publique sans stéréotype de sexe » qui formule des recommandations précises sur ces questions.

Diversifier les stratégies linguistiques

Pour éviter la lourdeur des doubles formulations tout en assurant une représentation équilibrée, plusieurs stratégies peuvent être combinées :

  • Alterner l’usage du masculin et du féminin dans différentes sections d’un même document
  • Utiliser des formulations neutres quand c’est possible (« personnes à la tête d’entreprises »)
  • Employer des termes épicènes (identiques au masculin et au féminin) comme « responsable », « propriétaire »

Dans les offres d’emploi et les appels à candidatures, la mention explicite des deux formes (« entrepreneur/entrepreneure ») ou l’ajout de la formule « H/F » est devenue une pratique standard qui renforce l’inclusivité du message.

Former les équipes aux enjeux linguistiques

Pour les organisations, sensibiliser les équipes de communication et de rédaction aux enjeux de la féminisation permet d’assurer une cohérence dans l’ensemble des supports. Cette formation peut inclure :

  • Une présentation des différentes options linguistiques disponibles
  • Une réflexion sur les valeurs et le positionnement de l’organisation
  • L’élaboration d’un guide de style interne clarifiant les choix rédactionnels

De nombreuses agences de communication proposent aujourd’hui des formations spécialisées sur la communication inclusive et non stéréotypée, intégrant la question de la féminisation des titres professionnels.

Vers une normalisation progressive du terme « entrepreneure »

L’observation des tendances linguistiques actuelles suggère une normalisation progressive du terme « entrepreneure » dans l’ensemble de l’espace francophone. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de féminisation des noms de métiers, particulièrement pour ceux associés au pouvoir, à l’autorité et à la création de valeur économique.

Plusieurs facteurs contribuent à cette tendance :

  • L’augmentation du nombre de femmes créatrices d’entreprises
  • La sensibilisation croissante aux questions d’égalité professionnelle
  • L’influence des politiques linguistiques québécoises et suisses
  • L’évolution des recommandations institutionnelles

Les jeunes générations adoptent plus spontanément les formes féminisées, les considérant comme naturelles et non comme des innovations linguistiques militantes. Cette appropriation générationnelle laisse présager une généralisation progressive de l’usage d' »entrepreneure » dans les décennies à venir.

Néanmoins, cette évolution ne signifie pas la disparition complète de l’usage du masculin « entrepreneur » pour désigner des femmes. Comme pour d’autres termes (auteur/auteure, professeur/professeure), une période de coexistence des deux usages est probable avant une éventuelle stabilisation des pratiques linguistiques.

Le rôle des plateformes numériques et des réseaux sociaux

Les plateformes numériques et réseaux sociaux jouent un rôle significatif dans la diffusion et la normalisation des formes féminisées. L’analyse des publications sur LinkedIn, Twitter et autres médias professionnels montre une progression constante de l’utilisation d' »entrepreneure » depuis 2015.

Cette tendance s’explique notamment par :

  • La présence active de communautés de femmes entrepreneures sur ces plateformes
  • L’influence des contenus québécois et suisses dans l’espace numérique francophone
  • La sensibilité accrue des community managers aux questions d’inclusion

Les algorithmes de ces plateformes contribuent également à renforcer cette tendance, en proposant des contenus similaires aux utilisateurs selon leurs centres d’intérêt. Ainsi, l’exposition répétée au terme « entrepreneure » participe à sa normalisation dans l’usage courant.

La transformation numérique de l’économie offre par ailleurs de nouvelles opportunités entrepreneuriales où les femmes sont bien représentées (commerce en ligne, services numériques, économie collaborative). Cette présence accrue dans les secteurs innovants renforce la visibilité des entrepreneures et, par conséquent, l’usage du terme féminisé qui les désigne.

Une question qui dépasse le cadre linguistique

En définitive, le débat entre « entrepreneur » et « entrepreneure » illustre parfaitement comment les questions linguistiques s’entremêlent avec des enjeux sociétaux plus larges. La langue n’est jamais neutre : elle reflète notre perception du monde tout en la façonnant.

Le choix d’utiliser « entrepreneure » ne se limite pas à une simple préférence orthographique. Il participe d’une vision de l’entrepreneuriat comme domaine ouvert à tous les talents, indépendamment du genre. Il contribue à normaliser la présence des femmes dans des positions de leadership économique et d’innovation.

Cette évolution linguistique accompagne les transformations profondes du monde économique et entrepreneurial, où la diversité est de plus en plus reconnue comme un facteur de performance et d’innovation. En rendant visibles les femmes qui entreprennent, la langue participe à construire un imaginaire collectif plus inclusif de ce que signifie créer et diriger une entreprise au XXIe siècle.

Quelle que soit la formulation privilégiée, l’enjeu fondamental reste de valoriser l’esprit d’entreprise dans toute sa diversité, en reconnaissant les contributions de chacun et chacune au dynamisme économique et à l’innovation sociale.